SOULIER Floriane 
Lettres Modernes
Université de Limoges


Irène Langlet - Jacques Migozzi





Arthur Rimbaud : 

poète "voyant" ou médiatique ?






En quoi, par le biais d'une fusion entre thématiques poétiques exacerbées par les médias et éléments biographiques populaires, Rimbaud est-il passé de poète à mythe médiatique ?



     I.Présence médiatique au XIXe siècle : Rimbaud, l'enfant terrible des cercles poétiques


1. Le goût pour la provocation : "l'incident de Carjat"

2. Un amour médiatisé : "le drame de Bruxelles"

3. Une disparition poétique agitant les médias


     II.Un sujet d'inspiration artistique et sociale : perpétuer le mythe rimbaldien


1. Un mythe amoureux perpétué par le monde des arts
  
2. Ecriture et amour : une vision réductrice de la poésie rimbaldienne

3. Rimbaud comme symbole révolutionnaire


     III.Etude iconographique : le visage de Rimbaud


1.  Un poète aux multiples facettes entraînant diverses interprétations 
    
2. L'exploitation de la photographie d'Etienne Carjat : vers la "Rimbaudmania"

3. Débat autour de la photographie d'Aden : entre émerveillement et désenchantement




CORPUS PRIMAIRE


Total Eclipse, Agnieszka Holland, FIT Productions, 1995 



■ « Photographie de Rimbaud à dix-sept ans » [sans nom], Etienne Carjat, Bibliothèque Nationale de France, 1871





«  Sur le perron du Grand Hôtel de l'Univers à Aden », Aden, 9,6 x 13,6 cm, v.1885,  tirage découvert par Alban Caussé et Jacques Desse en 2008


 





    Introduction



      Jean Nicolas Arthur Rimbaud doit sa notoriété à deux éléments. Le premier est incontestablement son œuvre poétique qui l'a rendu célèbre de son vivant mais également à titre posthume. « Devenir parnassien ou rien » et rompre avec le lyrisme romantique annonce la volonté pour le poète d'entrer dans l'ère d'une poésie novatrice. Avec un penchant pour l'hermétisme ainsi que des aspirations mallarméennes et banvilliennes, Rimbaud revisite la versification notamment avec la pratique du vers libre dans les Illuminations. En d'autres termes baudelairiens, il est cet « artiste moderne » alliant rigueurs, innovations parnassiennes et génie romantique. « Poète voyant », tel qu'il se définit dans sa lettre à Paul Demeny, Rimbaud devient donc le porte parole de l'étrangeté dans l'univers poétique.
De plus, chez Rimbaud, il ne faut pas s'attacher uniquement à la forme mais également au fond. Révoltes adolescentes et politiques, esprit de voyage et de liberté sont des thématiques constantes de l’œuvre du poète (œuvre qu'il reniera d'ailleurs dans sa totalité à la fin de sa vie telle une réflexion de l'homme mature sur le jeune poète qu'il était).
Mais, aujourd'hui, à l'heure où la poésie se vend mal et ne se lit que trop peu, à l'exception du milieu scolaire et universitaire, le mythe rimbaldien perdure. En effet, outre la popularité du nom de Rimbaud faisant figure d'autorité dans la poésie française, les sujets poétiques abordés par le poète semblent indissociables de sa vie d'homme, paradoxe remarquable pour un auteur voulant rompre avec le lyrisme romantique. En d'autres termes, l'imaginaire collectif a fait de Rimbaud un homme libre, révolté et amoureux. A l'instar d'autres poètes de notoriété similaire, pourquoi des éléments biographiques de la vie de Rimbaud (tels que sa relation avec Verlaine ou sa vie de bohème) sont-ils aussi populaires auprès d'un public qui ne lit que peu sa poésie ? C'est ici que se remarque le second aspect de cette notoriété rimbaldienne que ce travail de recherche va tenter de mettre en lumière. Il s'agira donc de traiter la figure de Rimbaud à travers l'image médiatique du poète.

Les récurrents sujets poétiques du voyage, de la liberté et de la révolte ont fusionné le « je » du poète et le « je» de l'homme, associant, de cette manière, poésie et vie. Ainsi, par le biais de thématiques poétiques célèbres et d'une vie entre nomadisme et passion amoureuse, le lecteur s'est progressivement désintéressé de la poésie de Rimbaud. Il n'en connaît plus que les échos mais est fasciné par les légendes qui entourent la vie du poète. Ainsi, dans une poésie adolescente s'opposant aux normes politiques et aux modèles parentaux voire institutionnels, l'imaginaire collectif, alimenté par les médias, a fait de Rimbaud le porte parole de la jeunesse révoltée. Effectivement, en interrogeant une personne non issue du milieu littéraire ce qu'évoque pour elle le nom de Rimbaud, celle-ci va certainement penser à la célèbre photographie d'Étienne Carjat, symbole de la jeunesse, de la beauté et de la non conformité d'une vie de bohème alliée à des amours dites immorales. Ainsi, malgré une poésie trop peu lue, comment et pourquoi la vie du poète a-t-elle fasciné et fascine-t-elle toujours autant ?
 
La poésie rimbaldienne a révolutionné le milieu littéraire français aussi bien au niveau de la forme que sur le fond dans une interprétation singulière du monde réel. Génie précoce de la poésie française au pouvoir démiurgique, la spécificité de son œuvre a donc attiré le regard sur sa vie hors norme. La problématique de cette recherche sera donc d'exposer en quoi, par le biais d'une fusion entre thématiques poétiques exacerbées par les médias et éléments biographiques populaires, Rimbaud est-il passé de poète à mythe médiatique ? D'ailleurs, cette problématique n'est pas uniquement contemporaine car dès son vivant Rimbaud intrigue, il méduse par son non-conformisme. Entre provocations et relations "interdites" Rimbaud fait couler l'encre des médias. De "l'incident de Carjat" au "drame de Bruxelles", cette recherche mettra en avant les différentes frasques médiatiques du poète jusqu'à sa disparition poétique. En effet, en 1887, après une disparition du poète aussi bien de la vie littéraire que du monde des hommes, des rumeurs de décès commencent à émerger. La revue, Les Hommes d'aujourd'hui lui consacre même un numéro spécial essentiellement tourné non pas sur son œuvre mais sur sa biographie. Le mythe Rimbaud commence ainsi à naître et ne s'arrêtera jamais d'alimenter la presse. 
Ainsi, d'un XIXe créant le mythe rimbaldien et les différentes représentations qu'il insinue (révolte adolescente, amour interdit, esprit de voyage et de liberté), le XXe et XXIe propagent cet emblème qui devient source d'inspiration artistique. De plus, si les arts s'approprient le mythe, la société s'accorde tout autant ce droit. Ainsi, par un mythe perpétué par les arts, l'actualité se sert de l'image que représente Rimbaud et le met à contribution pour défendre des causes sociales. Lutte contre l'homophobie, défense de droits homosexuels, emblème adolescent, l'image de Rimbaud se met au service de différentes causes.
Mais, trop d'énigmes entourent la vie du poète, ainsi, en avril 2010, plus d'un siècle après la mort du poète, les médias continuent d'approvisionner les rumeurs médiatiques par la découverte d'une photographie. Est-ce Rimbaud ou non ? Cette question reste encore sans réponse mais cette découverte et les débats qui s'en suivent ne cessent d'actualiser le mythe rimbaldien. Cette recherche se poursuivra donc par une étude iconographique du poète allant de la célèbre photographie d'Etienne Carjat à celle (supposée) découverte en 2010.


I. Présence médiatique au XXesiècle :  Rimbaud, l'enfant terrible des cercles poétiques



   1. Le goût pour la provocation : "l'incident de Carjat"



 Rimbaud fut un personnage médiatique dès son vivant. C’est, dans un premier temps, grâce à ses poèmes que le jeune Arthur commence à se faire connaitre des milieux littéraires. Après plusieurs publications et recommandations, qui lui valent notamment l’intérêt d’un certain Paul Verlaine, ce dernier invite Rimbaud à faire découvrir sa poésie dans les milieux littéraires.  "Venez chère grande âme, on vous appelle, on vous attend !", furent les quelques mots que Verlaine écrivit au jeune Rimbaud, tel un messie allant renouveler la poésie française. Ainsi, Verlaine prend Rimbaud sous son aile et l’introduit dans le cercle restreint du milieu poétique. C’est à ce moment même que va réellement débuter la notoriété du poète Rimbaud mais également la réputation d’adolescent turbulent et provocateur. Dans cette analyse du goût de Rimbaud pour la provocation, cette recherche s’intéressera essentiellement aux frasques et dérives qui ont provoqué l’intérêt médiatique. Ainsi, la poésie provocatrice conduit à la découverte d’un personnage tout autant provocateur, trait de caractère dont vont s’emparer les médias.





■ « L’incident de Carjat »


      Les témoignages de l'époque décrivent un Rimbaud insolent et multipliant les provocations qu'elles soient poétiques ou sociales. Ainsi, dans cette analyse du goût du poète pour la provocation, nous n'analyserons que le célèbre "incident de Carjat", exemple représentatif de l'insolence rimbaldienne. Ce choix tient uniquement du fait qu'il soit relaté dans le film Total Eclipse, corpus de ce travail. Ainsi, cette recherche va tenter de comparer la version biographique et objective de l'évènement (en s'appuyant sur la biographie de Rimbaud par Jean-Luc Steinmetz) avec la scène que lui consacre Agnieszka Holland dans le film Total Eclipse.
 
En 1871, Verlaine invite Rimbaud, dans un premier temps, au Cercle des poètes Zutiques, groupe sans programme ou manifeste, composé de grands noms tels que Charles Cros, André Gill, Ernest Cabaner, Léon Valade ou encore Camille Pelletan. Bien que la durée de vie des Zutistes fut courte, cela n’empêcha pas Rimbaud de faire parler de lui. En effet, c’est à cette époque que débute la collaboration artistique entre Rimbaud et Verlaine mais également leur relation amoureuse. Le « Sonnet du Trou du Cul », explicite d’ailleurs la relation homosexuelle qui unie les deux hommes, relation qui n’est pas au goût de tout le monde. Leur liaison était  connue dans le milieu parisien. D'ailleurs, les Frères Goncourt décrivent dans leur journal cette anecdote d'un Rimbaud entrant un jour dans un café en criant : « Verlaine m’a tellement enculé cette nuit que je ne peux plus m’asseoir » ? La volonté de choquer est indéniable dans cette citation. Ainsi, provocations poétiques, insultes envers les autres poètes et leurs œuvres, volonté de révolutionner la poésie, poèmes scandaleux, Rimbaud se fait finalement exclure du Cercle Zutique et l'étiquette de personnage sulfureux lui est attribuée.

Le 30 septembre de la même année, Verlaine introduit Rimbaud au dîner des « Vilains Bonshommes », groupe d’artistes formé en 1869. Rimbaud est très bien accueilli dans ce cercle et l'on ne tarit pas d'éloge sur lui, surtout depuis la lecture de son célèbre "Bateau ivre". D'ailleurs ce poème a laissé une forte impression de son vivant mais également après la mort de Rimbaud. En effet, en plus d'avoir influencé de nombreux artistes (comme par exemple  la traduction "Bruken Boat" par Samuel Beckett ou encore la version musicale de Léo Ferré), une reproduction intégrale du "Bateau ivre" a été inaugurée le 14 juin 2012, recouvrant le mur de la rue Férou à Paris. Réalisée par l'artiste néerlandais Jan Willem Bruins, cette œuvre fait face à l'endroit où Rimbaud aurait présenté pour la première fois son poème ce même 30 septembre au diner des "Vilains Bonshommes"





En face de cette imposante reproduction, un café, lieu qui va apporter une grande notoriété poétique mais également médiatique au cercle.

"Un coin de table", Henri Fantin-Latour, 1872


Musée d'Orsay, Paris






 Lors du premier diner, Rimbaud est accueilli avec enthousiasme par ses pairs après la lecture de son « Bateau ivre » mais au fur et à mesure des réunions, le goût de Rimbaud pour la provocation, exaspère les autres poètes (dont certains s’en étaient déjà plaints du temps du Cercle des poètes Zutiques). C’est finalement le 2 mars 1872 que le groupe va faire parler de lui dans les médias. Durant le dîner, Rimbaud, excédé par la lecture du « Sonnet de combat », s’en prend violemment à son auteur Auguste Creissels en insultant son poème du célèbre « merde ! ». Etienne Carjat prend la défense de Creissels en qualifiant Rimbaud de « petit crapaud ». Ces mots finissent d’excéder le jeune Arthur qui blesse l’injurié d’un coup de canne-épée.
Cette altercation a véritablement agité les médias et le monde littéraire, à tel point que le fameux tableau de Fantin-Latour a failli ne jamais voir le jour. Un passage du journal des Goncourt (visitant l'atelier de Fantin-Latour) fait d'ailleurs allusion à cet évènement : "Il y a, dans le fond de l'atelier, une immense toile représentant une apothéose réaliste de Baudelaire, de Champfleury, et il y a sur un chevalet une immense toile représentant une apothéose des Parnassiens, apothéose où se trouve au milieu un grand vide, parce que, nous dit le peintre, tel et tel n'ont pas voulu être représentés à côté de confrères, qu'ils traitent de m..., de voleurs" (Journal des Goncourt, daté du 18 mars 1872, tome V, 1872-1877).

Parce que particulièrement célèbre et médiatique, cette scène est relatée dans le film Total Eclipse d’Agnieszka Holland :


video 

Avant même de relater les évènements de "l'incident de Carjat", Agnieszka Holland imagine un Rimbaud à l'image d'un enfant mal éduqué, ne sachant pas se tenir à table et s'ennuyant dans un repas entre "grandes personnes". D'ailleurs, lors du plan sur la tablée, nous pouvons remarquer que tous les personnages sont presque immobiles sur leur chaise, à l'exception du personnage de Rimbaud s'agitant et jouant avec tous les objets qui lui passent sous la main. Ainsi, par cet extrait, c'est réellement cette image d'enfant terrible de la littérature que tente de transmettre la réalisatrice. De plus, dans le film, Agnieszka Holland ne respecte pas la véritable trame de l'évènement en faisant de cette scène la première participation du poète au cercle des "Vilains Bonshommes". A ce moment du film, il faut donc comprendre que Rimbaud ne connait pas les artistes qui l'entourent ce qui accentue cette image de personnage impoli, provoquant et n'étant absolument pas impressionné par la présence d'artistes pourtant reconnus. De plus, Holland imagine un personnage susceptible dont le refus de la critique, tout comme du compliment, rappelle l'attitude des adolescents en crise ( distance face à la critique que relate d'ailleurs Paul Verlaine dans un article sur Rimbaud : "Lors de l'arrivée d'Arthur Rimbaud à Paris en septembre 1871, et de l'émerveillement si sincère provoqué par ses poèmes dans notre milieu, Valade, Cros, Cabaner, Mercier et d'autres, il se méfiait pour lui-même, se défendant peut être contre lui-même d'un enthousiasme qu'il suspectait d'être affecté chez ses camarades", Paul Verlaine, Les Hommes d'aujourd'hui, n°396, 1888)
Par les différents témoignages rapportés (Fantin-Latour la décrit d'ailleurs, sous la plume d'Adolphe Jullien, comme "une querelle qui ne touchait en rien aux Lettres ni aux arts éclate un beau jour au dîner des Vilains Bonshommes, où Fantin s'est risqué quelques fois, entre deux des modèles qu'unissait cependant une affection des plus vives. Cette querelle allant jusqu'aux voies de fait, fit grand bruit dans le monde littéraire", Adolphe Jullien, Fantin-Latour, Laveur, Paris, 1909)  nous savons que cette querelle entre Rimbaud et Carjat a réellement eu lieu mais ici, la réalisatrice ne nomme même pas le personnage qui entre en conflit avec Arthur Rimbaud. Ainsi, cette scène met plus en lumière un adolescent ingérable qu'un jeune poète confrontant ses idées poétiques. Le but de cette scène est donc bien de mettre en valeur un personnage provocateur que rien ne peut arrêter. Celui-ci devient donc l'élément central, voire exclusif de la scène. Grossier, injurieux, insolent montant sur la table, le jeune homme ridiculise les autres poètes qui deviennent également spectateurs d'une situation qui leur échappe. Néanmoins, la réalisatrice accentue cette image en imaginant un Rimbaud presque prétentieux, incontrôlable et totalement irrespectueux : la provocation rimbaldienne telle que l'on se l'imagine. D'ailleurs, le fait qu'elle le représente en train d'uriner sur le poème qu'il vient d'insulter fait vaciller le spectateur entre rire et stupéfaction pour un jeune homme ne respectant aucune convention et dominant totalement les autres personnages.
 

Dans cet extrait, Rimbaud devient réellement un personnage puissance et dominateur, aspect accentué par le fait qu'il soit en hauteur sur la table et regardant de haut les autres personnages. Ainsi, cet événement est un moyen pour le cinéma de mettre en valeur et d'accentuer le caractère provocateur et insolent du jeune génie de la poésie française.